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Le photographe Patrick Messina

D'abord portraitiste pendant près de dix ans aux Inrocks, Libé, Télérama, Le Monde, etc. Patrick Messina s'est ensuite intéressé aux superstructures de nos mégapoles, échangeurs multivoies, parkings, supermarchés, grandes avenues. Saisis par l'objectif de la chambre 4x5, ces espaces du superlatif ressemblent à des modèles réduits où de petits hommes affairés évolueraient sans but. Réalisées au gré des voyages du photographe, aux États-Unis, en Europe ou en Asie – en marge de nombreuses commandes pour la presse et la pub, ces images ne sont pas tout à fait des portraits de villes, mais plutôt l’esquisse d’une seule et même ville, d'une ville générique. Un peu partout mais vraiment nulle part, elle s’étend de Hong Kong à Los Angeles en passant par Londres ou Berne, tissant une urbanité uniforme qui nivelle tous les particularismes, laissant les habitants dans un flou existentiel. Récemment, Patrick Messina a quitté les grands ensembles urbains ; il a pris cette fois la route vers la mer, avec, ça et là, quelques présences humaines, des grattes-ciel au lointain, des plongeurs et des bateaux esseulés dans ces immensités.
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INTERVIEW

- Premiers contacts avec la photographie ?
Patrick Messina : Je me suis intéressé jeune à la photographie, mais sans imaginer devenir photographe. Et puis un peu par hasard j’ai rencontré l’équipe des Inrocks, à la création du magazine. Ils se réunissaient souvent au Piano Vache, ce bar près du Panthéon. Un jour, Éric Mulet me demande si j'ai quelque chose de prévu dans l'après-midi et me propose de l'accompagner sur une prise de vue. Au lieu d'aller en cours, j'ai passé la journée à l’assister sur des photos… d'Iggy Pop ! Évidemment c'était génial.

- Les Inrocks vous ont donné la vocation de photographe
PM : À Versailles, après le bac, la plupart des étudiants préparaient une école de commerce, ou bien Maths Sup Maths Spé. Là, soudain, un monde nouveau s'ouvrait à moi, de nouvelles possibilités. Vers la fin du lycée, j'ai commencé à penser à la photo sérieusement, et j'ai passé le concours Louis Lumière.

- Vos débuts dans la photo ?
PM : En deuxième année à Louis Lumière, j'ai commencé à faire quelques photos pour les Inrocks. Et pendant mon service militaire aussi, j'ai eu la chance d'être photographe dans un journal du Ministère de la Défense, chargé de faire des photos sur la construction du porte-avion Charles de Gaulle. Je restais habillé en civil et j’allais visiter des bases secrètes ! Il y avait Salgado en même temps que moi ; c’était fabuleux. J'ai même fait ma première couverture pour les Inrocks avec les lumières que j’avais fait acheter au Ministère.

- Vous avez donc commencé votre carrière comme portraitiste  
PM : Pour les Inrocks, oui. J’ai photographié surtout des réalisateurs, quelques musiciens et des écrivains. Ce que je trouvais vraiment excitant dans ce métier, c'est qu'il me permettait à la fois de "créer" - par le portrait - et en même temps d'être plongé en plein coeur de toute une scène culturelle passionnante, de rencontrer des artistes, d'assister à des concerts, de voir des films, etc. On ressentait partout une émulation incroyable. Pour moi, le portrait de commande était ce qu'il y avait de plus simple - répondre à une demande - et dans des conditions très confortables. Personne n'était payé, au début, aux Inrocks et du coup on était très libres. J’ai eu assez vite, quotidiennement, des commandes de portraits pour Télérama, Le Monde, Studio magazine, etc. J'ai fait partie des premiers, aussi, à avoir réalisé des 4èmes de couverture pour Libé. C'était tout nouveau et on accordait tous une importance énorme à cette page. Chaque photo était préparée minutieusement. On n'était pas très nombreux et on formait tous ensemble une petite équipe soudée. L'approche photographique elle-même était totalement différente. Chaque famille de magazines avait sa team de photographes. Moi qui travaillais pour les Inrocks, par exemple, je n'allais pas travailler pour un autre magazine de musique. Entre 1992 et 2000, j’ai fait énormément de portraits pour la presse, tout allait très vite, ce furent des années extraordinaires.

- Le tournant, c'est New-York ?
PM : Une expérience qui a beaucoup compté, en effet. En 1999, les Inrocks publient un hors-série sur New-York. Ils envoient plusieurs photographes sur place : Jérôme Brézillon, Raymond Depardon, Philippe Garcia, Éric Mulet, Renaud Montfourny et moi.
On devait faire des portraits des acteurs de la scène culturelle new-yorkaise mais également rapporter un travail personnel totalement libre sur la ville. Là, j'ai eu une chance exceptionnelle. J’étais logé dans un hôtel magnifique : j'avais une superbe suite au dernier étage, un penthouse en L, qui donnait à la fois sur la 6ème avenue et sur Central Park. Pendant tout mon séjour là-bas (on était en mars) j'ai connu différentes météos improbables : il a fait beau, et puis il y a eu du vent, de la neige, et même de vraies tempêtes. Tout me semblait démesuré, et chaque jour, je faisais des photos depuis cette immense terrasse. Nuit et jour. Je me levais en pleine nuit et je continuais le matin. J'ai réalisé, comme cela, une première série de paysages urbains, où je procédais comme pour mes portraits classiques, à la chambre en jouant sur les zones de netteté. Et j'ai tellement adoré ce travail que j'ai décidé de le poursuivre, de façon libre au gré de mes voyages.

- Vous avez alors pris vos distances avec la presse ?
PM : C’est une histoire de temporalité. Je partais de plus en plus souvent à l'étranger répondre à des commandes institutionnelles pour de grandes marques, pour des résidences également, et quand on m'appelait pour une photo à Paris, je ne pouvais plus être dispo le lendemain.
Et puis il y a eu le Festival de Cannes en 1998 pour Télérama. J'ai finalement détesté cette expérience qui fait pourtant rêver les jeunes photographes et qui en partie a été plutôt sympa (j'y allais avec mon grand ami Jérôme Brézillon). Mais photographiquement ce fut une catastrophe. Trop de monde, trop de médias, et si peu de temps… Aucune des photos que j'ai réalisées à Cannes ne m'a paru intéressante. Heureusement, j’avais bien rigolé pendant ces deux semaines. Pour moi, la photographie doit permettre de profiter de la vie, du monde qui nous entoure, de faire des rencontres. Là, c'était boulimique, monomaniaque, hystérique, désagréable. Je ne maîtrisais rien. Et c'est ainsi que, petit à petit, je me suis écarté de la commande de presse.

- La fin d'une époque, donc
PM : C'était devenu évident pour moi. Il n'y avait pas de tristesse. Et ce qui tendait déjà un peu à disparaitre les dernières années, mais dont j'avais pourtant vraiment besoin au quotidien, c'était la tension - avoir le trac à chaque rendez-vous. Le milieu de la presse m’excitait moins parce qu’il m’était devenu trop familier.

- Et la presse aujourd'hui ?
PM : Je n'ai plus envie de faire de la presse au rythme où je l'ai fait autrefois. Ce qui devenait difficile également, c’était d'avoir à photographier les mêmes personnes plusieurs fois. Par exemple je finissais par être davantage content de revoir Mathieu Amalric et d’aller boire un coup avec lui que de faire son portrait. Au cours d'une séance, sortir une photo réussie, c'est déjà super, je ne demande pas beaucoup plus. Il était très difficile d'oublier la première photographie, et d'en imaginer une autre, éventuellement meilleure, en tout cas une autre. D’ailleurs on fait toujours la même image… En revanche, maintenant, un peu comme une cerise sur le gâteau, de temps en temps, je réponds à quelques commandes de presse, quelques portraits par an. Un vrai luxe.

- Vous travaillez beaucoup à la chambre photographique : comment avez-vous découvert cet outil ?
PM : C'est à l'école Louis Lumière que j'ai redécouvert la chambre. Je ne pensais pas qu'elle s'utilisait encore et j'ai tout de suite adoré cet appareil, ce fut une expérience extraordinaire. Depuis j’essaye le plus souvent de l’utiliser pour mes travaux. Je n'ai jamais eu de système précis et parfois, en portrait, selon la prise de vue, je pouvais choisir mon Leica, ou mon Hasselblad. Mais, au final, ce que je préfère par-dessus tout, ce sont les photographies à la chambre. Quand le numérique est arrivé, c’est devenu un peu compliqué de travailler en 4x5 (pour des raisons de coût).
J’utilisais beaucoup les bascules et décentrements en portrait pour isoler le regard, en laissant une grande partie de l’image partir dans le flou. Lorsque j’ai commencé à m’intéresser aux paysages urbains, j’ai utilisé cette même technique afin de bouleverser les valeurs d’échelle et apporter un sentiment d’étrangeté. J’utilise moins ce procédé maintenant.

- Numérique VS Argentique
PM : Techniquement, en numérique, on peut faire tout ce que l'on fait en argentique. Pour moi le débat n’est pas technique. Ce qui change avec le numérique, c’est la réduction des moments passés à l’editing. Du temps de l’argentique on récupérait des planches contacts que l'on éditait au labo, on allait physiquement au service photo présenter le choix et on débattait de l’image finale. Souvent, le directeur photo voyait la photo que l'on n’avait pas vue. C’était une relation assez riche, qui faisait progresser. Maintenant on envoie notre choix par internet, le service photo choisit, il n’y a plus débat ! Numérique, argentique, ce qui est important, c’est le choix du dispositif. C’est ce choix qui influe sur le résultat. Réaliser un portrait à la chambre sur pied avec vingt plans films, ce n’est pas la même chose que de le faire au 24x36 à main levée où tu vas déclencher 300 fois. Ce n’est pas le même rapport au modèle, ni au cadrage, ni à l’instant.

- Les photographes qui vous ont marqués ?
PM : Richard Avedon, dans les années 80, Keizo Kitajima, avec son travail sur New-York et Tokyo, Moriyama aussi. À la chambre, il y a Todd Hido.

- Pouvez-vous nous parler du projet France(s) Territoire Liquide ?
PM : France(s) Territoire Liquide est une mission photographique sur le paysage français, autoproduite et indépendante qui fédère 43 photographes. L'idée nous est venue en 2010 lors d’une fête pendant Paris Photo, avec Jérôme Brézillon, Cédric Delsaux et Frédéric Delangle, alors que l'on évoquait la mission photographique mythique de la DATAR de 1985, en se disant qu'il n'y aurait malheureusement plus jamais de commande officielle de cette sorte. Jérôme Brézillon nous a alors défiés : "Faisons-le ! ". Et le projet s'est bâti comme cela. Pendant trois ans, des photographes ont proposé des projets. Certains très jeunes, comme Guillaume Martial par exemple, qui n’avait encore rien produit (et qui a reçu le prix HSBC cette année) et d'autres plus reconnus, tel que Bernard Plossu. Nous nous sommes entourés d’un curator anglais, Paul Wombell, pour la direction artistique ; opter pour un anglais permettait de choisir quelqu'un qui n’appartenait à aucune chapelle de la photographie française, d’ouvrir la mission à tout le monde, sans a priori. Cela a donné lieu a une très grande expo au TriPostal de Lyon - plus de 700 oeuvres exposées - et à un magnifique livre paru aux éditions du Seuil dans la collection Fictions et Cie. D’autres expos ont suivi, à Metz, Nancy, Lyon ; bientôt en Colombie, à Medellin et à Bogota. Et en 2017, la BNF !
France(s) Territoire Liquide est l’ultime aventure photographique de Jérôme Brézillon. Fin 2011, il a participé à sa dernière réunion. Il avait proposé à Paul Wombell une série de photographies sur la crise dans le nord de la France, à la manière de Walker Evans. Sa maladie ne lui a pas donné le temps de la réaliser ; nous avons donc choisi une série qu’il avait réalisée sur les paysages français et qui était restée inédite. Sans lui, France(s) territoire liquide n’aurait jamais vu le jour. La mission lui est dédiée.

- Et vous, quel travail avez-vous réalisé pour FTL ?
PM : J’ai fait un travail en Bretagne avec mes enfants, Courte Échelle qui a ensuite donné lieu à un ouvrage aux éditions Filigranes. Paul Wombell nous encourageait à travailler sur notre rapport au territoire, qu’il soit fictionnel, politique, etc. J’ai photographié un territoire intime, le Golfe du Morbihan, où nous avons une maison de vacances. Je me suis interrogé sur l’attachement à un lieu, à la transmission familiale et générationnelle mais aussi à l’évolution du paysage et à cette l'idée répandue selon laquelle "c'était mieux avant". Concrètement, j’ai photographié des paysages en demandant à mes enfants de passer dans le cadre. Ils ne sont pas le sujet de la photo mais sont toujours présents, tels des référents temporels.

- De nouveaux projets ?
PM : Je travaille sur la mer, sa mythologie, ses mystères. C’est un univers qui m’impressionne beaucoup. J'ai commencé un travail sur les Caps, ces endroits extrêmes où la terre s’arrête, où l'on se sent au seuil d'un autre territoire, au bout du monde, là où commence autre chose.
 

QUESTIONS SUBSIDIAIRES

- Quel (autre) métier auriez-vous aimé faire ?
PM : Skipper ou ébéniste

- Quel métier n'auriez-vous pas aimé faire ?
PM : Comptable.

- Quelle est votre drogue favorite ?
PM : La voile.

- Qu’est-ce qui vous fait réagir le plus de façon créative, spirituellement, ou émotionnellement ?
PM : La bienveillance.

- Qu’est-ce qui, au contraire, vous met complètement à plat ?
PM : La mauvaise volonté.

- Quel bruit, quel son, aimez-vous faire ?
PM : Rire.

- Quel bruit détestez-vous entendre ?
PM: Grrrrr.

- À quoi vous sert l’art ?
PM : À rendre la vie plus belle.

- À quoi sert un photographe ?
PM : À apporter de la fiction dans le réel.  
 

SI VOUS ÉTIEZ

- Une couleur ?
PM : Le bleu.

- Une chanson ?
PM : Heroin, du Velvet Underground

- Une œuvre d’art ?
PM : Christina's World, d'Andrew Wyeth, 1948.
 

UN PHOTOGRAPHE + UN LABO
Patrick Messina & Processus

- Pourquoi avez-vous choisi Processus ?
PM : Je connais Marie-Laure depuis le début et je me souviens très bien du moment où elle a lancé Processus : elle ne se prenait pas du tout au sérieux mais en même temps, elle a toujours fait les choses très sérieusement. J'ai plaisir à venir chez Processus parce que Marie-Laure, tout comme le reste de l'équipe, savent faire leur travail humblement, mais très professionnellement.
 

L'ARRÊT SUR IMAGE de Patrick Messina

Une résidence pour la Fondation Hermès. Exposition à Berne (Suisse)
PM : J'ai passé trois fois dix jours à Berne, en résidence. Berne est une ville pittoresque, une vieille ville, avec un centre-ville ancien, comme peut l'être Montmartre. Personnellement, je n'aime pas trop ce genre de ville, l'architecture y est trop compliquée. J'ai donc cherché d'autres endroits, d'autres espaces et je suis allé me poser près de l'Aar, une rivière qui serpente dans la ville, surmontée d'immenses ponts. Cette fois-là, passant sur un pont, je vois un couple glissant dans l'eau, simplement porté par le courant. C'était très beau. Je décide alors de faire un cadre à cet endroit, en me disant qu'il y en aura peut-être d'autres. Dans les paysages urbains, je pratique souvent ainsi : je place un cadre et j'attends qu'il se passe quelque chose. C'est très ludique. Je fais des paris avec moi-même : "Une voiture rouge va passer en même temps qu'une jolie fille en robe bleue". J'attends. Mais il ne se passe rien. Au bout d'une heure, toujours rien ni personne. J'envisage de partir. Quand soudain… un peu plus haut hors-champ, d'une maison située assez loin, sort un personnage en maillot de bain. Il marche un moment le long du cours d'eau, enjambe la barrière et plonge. Je ne pouvais pas imaginer à l'avance ce qu'il allait faire et pourtant il arrive exactement là où j'avais fait la mise au point. J'ai fait la photo exactement au moment où il plonge. Il s'est ensuite laissé emporter par le courant, il est ressorti de l'eau et il est rentré chez lui. Et voilà.
J'aime beaucoup cette photographie mais j'aime par dessus tout son histoire. C’est "l'instant décisif" de Cartier-Bresson… à la chambre ! En numérique, bien sûr, avec un modèle et de la retouche, tu pourrais refaire la même image, seulement voilà…


Interview : Sandrine Fafet
(juin 2016)